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Une sémiotique du simulacre dans nos cimetières. Le cas de Robermont

Le cimetière imite la forme urbaine, se travestit tantôt en parc, tantôt en musée, parfois combine les deux costumes et prétend que ses résidents se reposent. Les signes visuels et verbaux de ces multiples simulacres saturent l’espace afin de mieux leurrer le visiteur. Focus sur le cimetière de Robermont, situé à proximité du centre-ville de Liège.

           Dans ce billet, je vous propose une réflexion sémiotique portant sur l’abondance de signes relatifs au mimétisme et à l’illusion présents dans nos cimetières et sur leurs effets distractifs. Je formule l’hypothèse suivante : ces signes imitent et introduisent le vivant dans les cimetières, constituant ainsi un divertissement au sens pascalien du terme, c’est-à-dire qu’ils concourent à détourner l’attention du visiteur de sa condition de mortel. Mon propos se décline en trois parties : la première met en évidence les relations d’isomorphie entre le cimetière et la ville, la deuxième porte sur les pratiques émergentes contribuant à modifier la nature du lieu, la troisième s’intéresse à la répétition des signes relatifs au sommeil. Chacune de ces parties est accompagnée d’un podcast illustratif s’appuyant sur des exemples issus du cimetière de Robermont.

1. Isomorphisme urbain

            Le cimetière est un système organisé spatialement sur le même modèle qu’une ville : il est composé d’îlots eux-mêmes divisés en parcelles, traversé de rues soit rectilignes et larges, soit sinueuses et étroites qui se croisent formant carrefours et ronds-points. Par ailleurs, tout comme la cité médiévale, le cimetière est circonscrit à l’intérieur d’une clôture et, nous le verrons plus loin, se caractérise par une dialectique redondance / singularité qui met en présence des mini-éléments cellulaires de base — maison / tombe individuelle —  et des maxi-éléments, sémantiquement chargés — cathédrale / mausolée (Choay, Fr., 1972. « Sémiologie et urbanisme », dans Choay Fr., Baird, R., Banham, A. et alii,  Le sens de la ville, Paris : Seuil, p. 15). Dès lors, le cimetière reproduit des schèmes urbains qui se manifestent visuellement, dans sa structure globale ainsi que dans ses composants, mais aussi lexicalement, en témoignent les appellations nécropole et cité des morts. De même, la métaphore de la « demeure » est très explicite dans les choix architecturaux opérés dans certains cimetières, comme celui de la Recoletta en Argentine et celui de Bonifacio en Corse, où les défunts sont enterrés dans des sépultures s’apparentant à des petites maisons, au point que ces cimetières ressemblent à s’y méprendre à des villes. Chez nous, l’isomorphisme n’est pas poussé aussi loin ; cependant, des similitudes peuvent être relevées : à côté des sépultures individuelles de base figurent des mausolées, des concessions qui se distinguent par rapport aux autres par leurs dimensions, leur forme, leurs matériaux coûteux. L’ostentation de ces sépultures contraste avec l’aspect répétitif de la large majorité des objets funéraires : une dalle sur un plan horizontal et le plus souvent une croix sur un plan vertical. Cette opposition entre la monotonie de la répétition et l’ostentation rappelle les signes sociaux de l’architecture urbaine : l’uniformité sémiologique des quartiers populaires se retrouve dans les sépultures de ses habitants et c’est cette même uniformité qui garantit la visibilité des objets funéraires des défunts aisés (Urbain, J.-D., 1978. La société de conservation, étude sémiologique des cimetières d’Occident, Paris : Payot, p. 328). Ces dernières sépultures sont d’ailleurs destinées à perdurer, contrairement aux sépultures plus modestes. La dialectique redondance / singularité s’accompagne donc d’une dialectique précarité / permanence. Cependant, aujourd’hui, même si les écarts sociaux sont toujours bien présents, les signes permettant de les distinguer sont moins flagrants aussi bien dans la ville que dans le cimetière. Les sépultures tendent au dépouillement tant sur le plan visuel que sur le plan verbal.

2. Cimetière-paysager et cimetière-musée

Pour comprendre la relation particulière qu’entretiennent la ville et le cimetière, qui alterne inclusion et exclusion, une incursion dans les sciences historiques me semble nécessaire. Dans La mort apprivoisée (Ariès, Ph., 1975. Essais sur l’histoire de la mort en Occident du Moyen Âge à nos jours, Paris : Seuil, pp. 25-31), Philippe Ariès décrit quels ont été les rapports entre la ville et le cimetière : aux temps les plus anciens, les civilisations préchrétiennes, même si elles pratiquaient le culte des défunts, redoutaient leur présence par superstition et préféraient les enterrer le long des routes à l’écart des villes. Cette répulsion à l’endroit des morts s’est perpétuée à l’ère chrétienne durant quelques siècles, jusqu’à ce que le culte des saints les réintroduise progressivement au cœur de la ville par l’entremise des églises. Ces dernières avaient désormais entre autres missions de conserver les morts à l’intérieur de leur enceinte. Les cimetières, à l’instar des églises, sont, par ailleurs, devenus des refuges : on y voyait fleurir des habitations, des étals de marchands, des spectacles également, jusqu’à ce que ces derniers soient interdits par des conciles (« En 1231, le concile de Rouen défend de danser au cimetière ou à l’église sous peine d’excommunication. Un autre concile de 1405 interdit de danser au cimetière, d’y jouer à un jeu quelconque, défend aux mimes, aux jongleurs, aux montreurs de masques, aux musiciens, aux charlatans d’y exercer leur métier suspect ». Tiré d’Ariès, Ph., Op. cit., p. 30). La cohabitation des cimetières et des églises s’est maintenue jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, où des voix s’élevèrent peu à peu pour déplorer le danger sanitaire que représentaient les charniers (Ariès, Ph., Op. cit., p. 54). C’est pourquoi, le 26 juin 1784, l’empereur Joseph II ratifie un édit interdisant d’inhumer dans les églises et les villes. Les cimetières sont donc à nouveau refoulés en dehors des zones urbaines.

            Les décennies passent, puis les siècles, cimetières et villes sont alors confrontés au même problème : l’engorgement de l’espace ; ceci au point que ces zones séparées depuis le XIXe siècle se rejoignent aujourd’hui. Les administrations publiques ont donc tout intérêt à valoriser le cimetière en tant qu’espace urbain, où d’autres usages peuvent se greffer à ceux qui lui sont inhérents : en effet, le déploiement de la nature, le calme des lieux, la qualité esthétique de certains monuments et la célébrité de quelques défunts sont propices aux pratiques de la promenade nature, des visites touristiques et pourquoi pas de la méditation. C’est ainsi que naissent les cimetières paysagers et les cimetières musées à l’instar du Père-Lachaise à Paris (Ariès, Ph., Op. cit., p. 54). Au Highgate Cemetery de Londres, le travestissement se fait plus extrême, puisque le cimetière devient un lieu où il est possible d’assister à des conférences et des concerts. Dans cet espace réservé originellement aux obsèques, à l’inhumation et au recueillement règne une confusion des pratiques : ce lieu de passage pour les vivants devient   un lieu où l’on s’arrête un long moment pour assister à un événement culturel. On peut se demander si ces nouvelles pratiques et les discours qu’elles véhiculent ne contribuent pas, en augmentant la variété des signes qu’accueille cet espace, à dissimuler la fonction première du cimetière.

3. Déni collectif

            Le mot cimetière provient du grec koimêtêrion qui signifie « dortoir » (Rey, A. 2017. Dictionnaire historique de la langue française, Paris : Le Robert, p. 477). Cette appellation  euphémisante ainsi que l’ensemble des signes visuels et verbaux présents sur le cimetière constituent autant d’indices d’un déni collectif : le refus de la thanatomorphose (Urbain, J.-D., Op. cit., p. 140). Selon Jean-Didier Urbain, la sémiotique funéraire manifeste une censure : celle-ci met en avant le signifié corps en multipliant les signes visuels et verbaux concourant à créer une réalité imaginaire dans laquelle le corps endormi se substitue au cadavre (Ibid.) ; pour preuve, une épitaphe qui décrirait la réalité biologique, Ici se décompose le cadavre de X en lieu et place de Ici repose le corps de X, est absolument impensable (Ibid.), hormis si le défunt, à l’humour caustique, l’avait composée de son vivant. Parmi les signes visuels, on recense la sculpture du défunt endormi, la dalle funéraire en forme de couche et éventuellement l’oreiller sculpté présentant un creux là où la tête du défunt devrait reposer.

            Néanmoins, depuis la rédaction de La société de conservation, quarante ans se sont écoulés et les choses ont sensiblement évolué : les signes niant la réalité biologique sont de plus en plus absents. Le dépouillement déjà relevé plus haut et la tendance à l’uniformisation sont de mise : la sculpture figurative a pratiquement disparu, le portrait tend à s’effacer lui aussi et les inscriptions sont réduites au strict minimum — le prénom et le nom accompagnés des dates de naissance et de mort. Le dépouillement va parfois jusqu’à taire le nom des défunts. Le corps lui-même peut être drastiquement réduit par le concours de l’incinération et se voit alors attribuer une place à l’échelle d’une petite plaque nominative. Outre le fait qu’elle réponde à une problématique relative au manque d’espace, l’incinération doit peut-être son succès à une conscience plus aiguë du corps et de sa transformation lorsque la vie le quitte. J’émets l’hypothèse que cette conscience, qui se généralise et rend la métaphore du sommeil progressivement obsolète, est favorable à l’émergence de nouvelles pratiques visant à maintenir un masque sur les fonctions réelles du cimetière.

Conclusion

            Au terme de ce parcours extrêmement lacunaire, je retiens ceci : le vivant est abondamment imité, simulé, signifié coûte que coûte dans nos cimetières pour faire du bruit, un bruit qui vise à annuler l’idée de mort. Ce simulacre passe par la métaphore du sommeil qui tombe aujourd’hui en désuétude — du moins dans ses dimensions figuratives —, par l’imitation des codes sociaux et signes architecturaux présents dans nos villes et surtout par le travestissement en parc naturel et musée qui fait du cimetière un lieu où la vie circule en permanence, en témoignent, d’une part le déploiement et l’entretien de la faune et la flore et, d’autre part, l’affluence de promeneurs. 

Eugénie Bechoux


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marine Hardy (16 juin 2021). Une sémiotique du simulacre dans nos cimetières. Le cas de Robermont. Centre de Sémiotique et Rhétorique. Consulté le 21 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/mldp


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